La ministre, l'écrivaine et le conservateur
Si le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, pourquoi n’accabler ici que les sarkozystes ? Les autres en ont leur part, je vous l’accorde, cependant il faut bien dire que, moins on aime réfléchir, plus on est conservateur. La paresse intellectuelle va de pair avec une instinctive réticence au progrès, et l’ordre établi par la Nature ou les traditions est un argument qui pèse son poids.
Le proverbe - plein de bon sens, comme tous les proverbes, j’y reviendrai – qui connaît en ce moment son heure de gloire est « pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? » : c’est la chasse aux inutiles. Quand on veut passer le moins de temps possible à penser les problèmes de la société, on cherche un maximum de « lisibilité » - terme en vogue en politique – c’est-à-dire une simplification de toutes les subtilités qui ne paraissent pas absolument vitales. Effet spectaculaire de la flemme collective, qui laisse croire que notre cerveau est trop étriqué pour comprendre des schémas un temps soit peu adaptés à la complexité de la réalité.
Cette fascination pour le simple, l’automatique, menace dangereusement d’immobilisme toute notre civilisation, bâtie au fil des siècles à force de nuances et d’ajustements pour la rendre la plus juste et humaine possible.
La pente de la facilité n’est pas franchement facteur
de progrès ; mais elle est séduisante. C’est ainsi qu’il est toujours mal vu de vouloir changer les habitudes bien ancrées des siècles de « on a toujours fait comme ça ». Les traditions, c’est comme les fonctionnaires, ça gagne du pouvoir à l’ancienneté : si elle est là depuis longtemps, on estime qu’elle a fait ses preuves, et on trouverait injuste de la remettre en cause. Or c’est justement cela, l’actualisation de la modernité : ne rien considérer comme intangible, interroger en permanence la pertinence des règles de la société.
de progrès ; mais elle est séduisante. C’est ainsi qu’il est toujours mal vu de vouloir changer les habitudes bien ancrées des siècles de « on a toujours fait comme ça ». Les traditions, c’est comme les fonctionnaires, ça gagne du pouvoir à l’ancienneté : si elle est là depuis longtemps, on estime qu’elle a fait ses preuves, et on trouverait injuste de la remettre en cause. Or c’est justement cela, l’actualisation de la modernité : ne rien considérer comme intangible, interroger en permanence la pertinence des règles de la société. Mais, quand on propose un changement qui – en tant que tel – déplaît au conservateur, il a une arme : il prend un air blasé et prétend être au dessus de ça. Il espère bien ainsi faire comprendre à son interlocuteur que sa proposition est parfaitement en dessous des vrais problèmes qui se posent à nous, et donc qu’elle est inutile, ce qui la disqualifie à coup sûr. Comme si les grands problèmes ne se réglaient pas par une accumulation de « petits » changements. Pour le cas de la discrimination des femmes, par exemple : d’un côté, deux propositions « ridicules » : la féminisation des noms de métiers et des titres, la parité. De l’autre, le statu quo, on attend que la main invisible fasse son travail et reconnaisse l’égalité homme-femme dans le travail, ce qui ne saurait tarder.
Quand on milite pour l’emploi des féminins – la ministre, présidente-directrice-générale – l’argument infaillible c’est : « mais tu ne crois pas qu’il y a des combats plus urgents à mener pour l’égalité que ces questions de forme ? ». Le bon sens, ce crétin, croit que la forme est accessoire, qu’elle ne vaut pas la peine qu’on s’y intéresse. Il croit qu’on peut s’attaquer directement et uniquement au fond, et qu’au final ces questions n’auront plus lieu d’être. On aimerait bien qu’il nous montre comment il s’y prend, mais comme il s’en remet à la marche naturelle de l’histoire, il attend que les mentalités changent. Mais, encore une fois, une idée et le mot pour la dire, c’est la même chose, on ne peut pas dissocier la langue et les mentalités : en poussant à trouver normal d’utiliser des mots féminins pour désigner des femmes, on pousse les mentalités à changer, ça va ensemble.
Quant à l’argument du ridicule, si pratique pour justifier qu’on
ne change rien à ce qui existe, je voudrais bien qu’on me dise à qui il s’applique : j’ai entendu, sans rire, quelqu’un argumenter contre le mot « écrivaine », au motif que l’ambiguïté de la terminaison en « -vaine », qui sonne trop comme « vanité » était dévalorisante. M’enfin ! Et dans « écrivain », il n’y a pas « vain » ? Quelle est la différence ? – écrivain, on est habitué. – Très bien, vous savez ce qui vous reste à faire : vous vous habituerez. Comment voulez-vous qu’on accepte de changer les habitudes machistes de la société si on ne fait même pas l’effort de changer les habitudes machistes de la langue ?
ne change rien à ce qui existe, je voudrais bien qu’on me dise à qui il s’applique : j’ai entendu, sans rire, quelqu’un argumenter contre le mot « écrivaine », au motif que l’ambiguïté de la terminaison en « -vaine », qui sonne trop comme « vanité » était dévalorisante. M’enfin ! Et dans « écrivain », il n’y a pas « vain » ? Quelle est la différence ? – écrivain, on est habitué. – Très bien, vous savez ce qui vous reste à faire : vous vous habituerez. Comment voulez-vous qu’on accepte de changer les habitudes machistes de la société si on ne fait même pas l’effort de changer les habitudes machistes de la langue ? N’avoir traditionnellement que des termes masculins pour désigner certains métiers et titres d’importance n’est pas du tout dû à une règle de la langue française, c’est simplement le reflet de ce qu’a toujours été la société : on n’a jamais dit la ministre, la doctoresse, l’écrivaine, parce qu’il n’y a jamais eu de femme au gouvernement, et que les femmes, pour exister dans les domaines qui leur étaient fermés, devaient autant que possible faire oublier qu’elles étaient femmes : voyez George Sand. Trouve-t-on normal aujourd’hui qu’une femme doive se renier, cacher sa féminité comme une tare, pour avoir le droit d’exercer des fonctions qui ont toujours été réservées aux hommes ? Pourtant c’est bien ce qu’on leur impose en acceptant l’idée que les titres féminisés puissent être ridicules.
Un des exemples les plus significatifs est le litige sur l’emploi du mot « directrice » : vous ne serez peut-être pas surpris, mais moi je suis scandalisée, de savoir que ce sont des femmes, à la tête d’entreprises, qui refusent qu’on les appellent autrement que Madame le Directeur. Pourquoi ? « Directrice, ça fait trop directrice d’école ». Les bras m’en tombent. Quelle indicible lâcheté de ces femmes totalement aliénées qui, pour arriver au sommet, sont prêtes à se renier, à accepter de subir le regard machiste de la société et à le renvoyer à leurs homologues ridiculement fidèles à elles-mêmes. A une époques où avoir des responsabilités dans une entreprise n’est certes pas banal, mais du moins pas exceptionnel, c’est impardonnable : les femmes n’ont tout simplement pas le cran d’affronter leurs propres préjugés et de se demander en quoi ça peut bien être ridicule de donner un titre féminin à une femme. Trop sûres d’être libres et émancipées, elles ne voudraient pas s’apercevoir qu’au fond elles sont encore assujetties à l’impérialiste masculin, qu’elles auraient préféré être des hommes, soi-disant que ce serait plus facile dans ces milieux-là. Ne comprennent-elles pas qu’en déposant les armes d’entrée de jeu, en se faisant appeler Madame le…, elles se mettent elles-mêmes en position de faiblesse ? Comment la société va-t-elle accepter de reconnaître des femmes au pouvoir, si les rares qui y sont font tout pour faire oublier qu’elles sont des femmes, avouant par là qu’en tant que telles elles n’étaient pas dignes de leurs postes ? Si on fige la langue dans des usages d’une autre époque, on maintient les mentalités dans une autre époque.
On ne devrait bien sûr pas faire autant de bruit autour d’une question de terminologie, mais l’acharnement que mettent les conservateurs à vouloir discréditer les termes féminisés montre bien qu’en inscrivant dans la langue les transformations de la société française, on touche à quelque chose de sensible. Puisqu’il y a résistance à la manifestation du changement, c’est bien qu’il y a résistance au changement, et en luttant contre l’une on lutte contre l’autre. Nous vivons un moment tout-à-fait particulier de transformation des hiérarchies sociales, et le combat se livre à chaque fois que nous prononçons un nom de métier pour une femme : selon qu’on le dit au féminin ou au masculin, on s’engage et on révèle la conception profonde qu’on a de l’égalité entre les sexes. La revendication de cette égalité passe au moins autant au quotidien, par l’usage qu’on fait du langage, qu’en allant militer le 8 mars. Les changements de mentalités ne se font pas par poussées ponctuelles, mais par l’affirmation, tous les jours, jusqu’à ce que ça devienne normal, d’un nouvel ordre des choses.
Cela, le Figaro ne semble pas bien l’avoir intégré, ce quotidien qui, pourtant, n’a pas peur du ridicule en s’obstinant à garder les titres au masculin quand il présente sa galerie de portraits des membres du gouvernement. Quelques exemples parmi les plus flagrants : le 8 août, Christine Albanel est présentée comme « l’ancien patron du château de Versailles, auteur de pièces de théâtre, le ministre de la culture ». Ce même ministre qui a « de solides convictions de femme de droite décomplexée ». Récidive aggravée le lendemain, à propos de Fadela Amara, féministe notoire, promue « le sécrétaire d’Etat ». Oui, promue, car « la » secrétaire, en français, ça existe, mais ça désigne les femmes qui apportent le café à leurs supérieurs, ceux qui ont des responsabilités, eux, les Secrétaires masculins et avec la majuscule, s’il vous plaît. Alors, comme ça, on passe au masculin pour faire plus sérieux ? Pas besoin d’être psychologue pour en tirer les conclusions qui s’imposent sur l’idée que le journal se fait de la dignité féminine. Une femme au sommet, elle n’est pas l’égale des hommes, elle est un homme. L’effet de ridicule, si souvent invoqué pour justifier de changer quoi que ce soit à nos habitudes, n’est rien d’autre que l’impression provoquée par la nouveauté de ce qu’on a jamais vu ou entendu. N’est-il pas plus absurde d’écrire, comme le fait le Figaro à propos de Christine Lagarde : « le ministre, plutôt sûre d’elle » ? Et puis, franchement, en quoi un mot peut-il être plus ridicule qu’un autre ? Doctoresse, l’exemple parfait : alors, -esse, il paraît que c’est laid. Vous avez l’oreille bien sensible, mais enfin admettons, on avait juste essayé de former des mots selon la logique observable dans l’histoire de la langue française, mais il y a d’autres solutions. Employez le féminin qui vous paraîtra le plus séduisant, l’usage tranchera. Il est tout-à-fait étonnant de noter que la plupart des français aujourd’hui pensent que la langue française se trouve dans le dictionnaire, et crient au sacrilège quand Royal invente la « bravitude ». La langue appartient à tous ceux qui la pratiquent, et l’Académie Française, si elle peut faire des propositions, se contente le plus souvent d’observer les mots qui apparaissent dans l’usage courant et les collecte. A ma connaissance, il n’y a pas de limite au nombre de mots qu’un cerveau puisse apprendre, pourquoi donc s’en interdire de nouveaux ? Seuls ceux qu’on appelle bizarrement les-jeunes-des-banlieues (en un mot) ont encore ce rapport actif à la langue, se l’approprient, la plient à leur réalité et non l’inverse. L’esquive n’a pas finit de nous rappeler combien cette partie de la population est proche des écrivains, ces artisans de la langue. « L’œil-au-beurre-noir » de Rabelais, « l’obscène » Molière, « l’abracadabrantesque » Rimbaud, pour ne citer que quelques-uns des néologismes illustres qui me viennent à l’esprit, sont les précurseurs et les cautions des rappeurs d’aujourd’hui.
L’esprit normatif, tatillon de certains de nos concitoyens qui s’accrochent à la langue comme à un fétiche n’augure rien de bon pour sa survie dans un monde globalisé, où elle est en concurrence avec d’autres plus souples à l’usage. Il faut que nous, francophones, nous retrouvions la maîtrise de notre langue, que nous sachions l’utiliser pour parler du monde moderne, sans quoi elle se figera et restera comme un vestige du passé, relégué à raison parmi les langues mortes.
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